Une hypothèse dangereuse: aucune preuve scientifique démontre que la nicotine protégerait contre le COVID-19

Le 21 avril, une équipe de chercheurs français menée par le Prof. Jean Pierre Changeux, a publié un article dans le site Qeios, émettant l’hypothèse que la nicotine pourrait avoir des effets préventifs et thérapeutiques face au COVID-19. A la suite de cet article, de nombreux médias internationaux ont repris largement l’information, comme si cela était bien plus qu’une simple hypothèse scientifique mais le résultat d’une véritable étude.

Nous tenons d’abord à rappeler que les produits contentant du tabac et de la nicotine sont des produits qui causent une très forte dépendance, qui comportent de très fortes toxicités et dont les conséquences négatives sur la santé, notamment pulmonaire, sont largement démontrées. Ces produits sont parmi les plus importants, sinon le premier, facteurs de risques pour de nombreuses maladies : ils augmentent le risque d’infections pulmonaires, affaiblissent le système immunitaire, augmentent les risques de maladies cardiovasculaires et de diabète, et provoquent des bronchopneumopathies chroniques obstructives (COPD) et de nombreux types de cancer. Ces facteurs mettent les fumeurs, mais aussi en toute vraisemblance les vapoteurs, parmi les catégories plus à risque de s’infecter du COVID-19 et d’en subir des conséquences plus graves.

Les cigarettes tuent un fumeur sur deux, provoquent directement 9'500 décès par ans en Suisse, sont à l’origine des bronchopneumopathies chroniques obstructives pour 400'000 personnes dans notre pays. De plus, les conséquences sanitaires du tabac pèsent pour 3 milliards sur les coûts directs sur nos assurances maladies.

Face à la pandémie de COVID-19, les fumeurs et vapoteurs qui souhaitent se protéger doivent faire tous les efforts afin d’arrêter leur consommation, étant donné que la recherche a démontré qu’un arrêt complet permet une amélioration rapide des fonctions pulmonaires. Personnes ne devrait utiliser des produits nicotiniques dans le faux espoir que ceux-ci pourraient fournir une quelconque forme de protection face au COVID-19.

L’article français se base sur deux éléments, un biologique et un épidémiologique. L’hypothèse biologique propose que le virus pourrait entrer dans l’organisme à travers de neurones du système olfactif et/ou par les poumons, conduisant à des différents effets cliniques et à des résultats différents. Ceci est en opposition avec l’hypothèse couramment la plus acceptée par l’ensemble des chercheurs que le récepteur ACE2 est le point d’entrée du SARS-CoV-2 dans le système cellulaire. L’hypothèse épidémiologique se base sur une autre étude française conduite entre mars et avril sur un groupe de seulement 343 patients hospitalisés et 139 patients non hospitalisés. Des études chinoises semble en tout cas aller dans le sens contraire. Sur la base d’un tel échantillon relativement faible, parmi lesquels les chercheurs ont constaté une prévalence inférieure de fumeurs que dans la population générale, l’étude prétend pouvoir conclure que le fait de fumer activement pourrait protéger activement contre un COVID-19 symptomatique. La conclusion de cette étude est hâtive et demanderait premièrement une enquête épidémiologique plus poussée avant de hasarder des hypothèses biologiques. Cette étude de prévalence, aussi parue dans Qeios, n’as pas été soumise à un processus de vérifications par des pairs (« peer review ») avant sa publication, mais des commentaires en ligne qui suivent l’article critiquent lourdement les conclusions des auteurs. Les auteurs principaux de cette étude figurent aussi parmi les auteurs de l’article du 21 avril.

En conclusion, l’hypothèse émise dans l’article de Changeux et. al., se base seulement sur un mécanisme biologique théorique ainsi que sur un faible taux de prévalence de fumeurs dans un petit groupe de patients admis dans un seul hôpital français en moins d’un mois.

Dans le passé le Prof. Changeux a accepté des financements de la part de l’industrie du tabac. Si cela ne suffit pas à mettre en doute la validité de ses recherches, il est quand même nécessaire de demander une plus grande transparence quant à ses motivations et aux financements des recherches en cours. (Le Monde, 31 mai 2012, « Comment le lobby du tabac a subventionné des labos français »)

Nous tenons à préciser les points suivants concernant l’article français paru dans Qeios :

  • Il ne s’agit en aucun cas des résultats d’une étude scientifique, car l’article ne fait qu’émettre une hypothèse, qu’en l’état nous considérons comme n’étant pas suffisamment solide. Les éléments épidémiologiques avancés pour justifier cette étude sont insuffisant et basés sur des échantillons trop petits.
  • Une éventuelle possible corrélation ne peut en aucun cas faire assumer d’emblée un lien de causalité.
  • L’article n’a pas été soumis à une révision par des pairs (« peer review »). Le modèle de publication de Qeios n’équivaut pas à celui d’une revue scientifique classique et reconnue.
  • Le protocole d’étude n’est pas disponible. Nous ne savons donc rien sur les détails de cette possible étude.
  • Aucune indication sur une approbation de la part d’un comité éthique de recherche indépendant n’est fournie.
  • Aucune indication quant aux sources de financement prévues et aux conflits d’intérêts des chercheurs impliqué n’est fournie.

L’article dans Qeios a été accompagné, le 21 avril même, par la publication, de la part des Instituts de recherche impliqués, d’un communiqué de presse. Ce communiqué de presse apporte une seule information de plus que l’article dans Qeios, soit que « des études cliniques sont en cours ». Quelles études ? Nous n’avons aucune information à ce propos. Nous nous étonnons d’une telle procédure. Pourquoi publier un communiqué de presse qui ne donne aucune information utile de plus que l’article auquel il fait référence, mais qui vise à donner un large impact dans les médias à une simple hypothèse scientifique qui se base sur des évidences encore totalement insuffisantes ? Cette manière de communiquer n’est pas, à notre avis, conforme à une approche scientifiquement professionnelle et sérieuse.

Déjà au mois de mars, un médecin grec avec des connexions historiquement démontrées avec l’industrie du tabac, avait publié sur Qeios des interprétations d’études chinoises en concluant qu’il fallait une recherche urgente sur les effets de la nicotine « thérapeutique » sur le COVID-19. Dans un autre texte sur son blog, ce même médecin laissait clairement entendre que la nicotine pourrait avoir un effet bénéfique. L’article du Prof. Changeux du 21 avril dans Qeios ne cite pas les articles de Farsalinos ni les critiques qui ont déjà été émises à son encontre, chose qui nous étonne.

A la suite de l’article du 21 avril, les autorités sanitaires françaises ont été obligées de réagir en limitant la vente de patch nicotiniques dans les pharmacies au nombres de mois nécessaires pour un mois de traitement, ainsi qu’en fixant l’obligation d’inscrire tout achat de ces traitements dans les dossiers médicaux. Les ventes de tels produits sur internent sont également suspendus. (France, Journal officiel, 24 avril 2020)

 

En l’absence d’une recherche scientifique sérieuse, validée et transparente, avec des résultats fondés et vérifiables, la manière de procéder des chercheurs français doit être critiquée et rejetée comme hâtive, non professionnelle et visant un impact médiatique qui n’est pas compatible avec des standards scientifiques acceptables.

 

Luciano Ruggia

AT Suisse, Directeur

26 avril 2020

 

Pour plus d’information veuillez consulter notre page « COVID-19 et Tabagisme : évaluation des connaissances scientifiques

 

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